2E SEMINAIRE B.A.BAR – 11/12.06.2001 Quelle spécificité thérapeutique pour la Téléthèse B.A.Bar ?Hervine Siegwart1 Marie Overton Venet23 Nous travaillons dans un cadre hospitalier avec des patients souffrant (entre autres) de troubles neuropsychologiques langagiers et de la communication. Nous avons tenté dans ce travail de réfléchir à la spécificité de l'outil B.A.Bar et de l'opérationaliser à travers la rééducation d'un patient, dans une approche de type neuropsychologique expérimentale. Le plan de notre exposé est le suivant : 1. Nous posons la question de la spécificité de l'outil B.A.Bar, qui nous amène à l'objectif de notre étude 2. Nous présentons le cas d'un patient, Monsieur G.A., et le résultat d'un bilan neuropsychologique. 3. Nous tentons d'identifier les composants de traitement de l'information préservés vs déficients dans le profil du patient. Il en découle une définition de la clause du besoin. Enfin nous présentons : 4. la méthodologie, 5. les résultats de l'étude, et 6. nous donnons quelques conclusions. 1. Q uelle e st la s pécificité d e B .A.Bar ? O bjectif d e l'étude Nous nous posons la question de la spécificité de ce nouvel outil. Quelle peut être sa fonction dans le cadre par exemple de la thérapie d'un patient aphasique ? Il nous semble que l'apport de cet outil peut être quantitatif et/ou qualitatif. L'outil B.A.Bar constitue un apport quantitatif au travail thérapeutique lorsque le patient peut se l'approprier en dehors de la thérapie pour continuer le travail entrepris voire le compléter. C'est le cas par exemple du patient qui écoute à volonté, par l'intermédiaire du code-barre, le mot correspondant à une image, pour rétablir la correspondance mot-image. Ou encore le cas d'un patient souffrant d'une dysarthrie, qui s'entraîne à répéter certains mots, ceux-ci ayant été au préalable enregistrés par le thérapeute dans les codes-barres. Dans les deux cas, B.A.Bar permet de continuer le travail du thérapeute (qui aurait donné au patient le mot correspondant à l'image, ou aurait manipulé un enregistreur permettant au patient d'entendre sa répétition d'un mot). L'apport qualitatif par contre intervient lorsque l'outil B.A.Bar permet un travail différent de celui qui est entrepris classiquement en thérapie. Cet apport n'apparaît pas de façon évidente. Pourtant B.A.Bar possède certaines caractéristiques : le modèle qu'il propose au patient par l'intermédiaire des codes-barres est constant (ce qui pourrait être facilitant dans le cadre d'un trouble de la compréhension, bien que moins "naturel"); il rend le patient indépendant, plus "responsable" dans le processus thérapeutique puisque le patient n'est pas "lié" au feed-back du thérapeute: c'est le patient qui décide combien de fois il va réécouter un code-barre, c'est lui qui devient juge de ses propres productions; le comportement du patient est plus actif, et l'on peut postuler des conséquences sur le plan de la mobilisation des capacités attentionnelles, métaphonologiques, etc. La mise en place de B.A.Bar peut avoir des conséquences sur un plan psychologique (que l'apport soit de type qualitatif ou quantitatif) : le patient peut retrouver des actes de communication perdus, et par là son humeur et sa confiance en soi peuvent se modifier, etc. Dans le travail qui suit, nous avons choisi de nous centrer d'abord sur la question de l'apport quantitatif. Nous avons inclus B.A.Bar dans le travail thérapeutique et nous avons proposé au patient de continuer celui-ci en dehors de notre présence. L'outil B.A.Bar nous a donc permis d'étendre notre travail thérapeutique et de donner au patient les moyens de s'approprier ce travail (ce qui le confrontait, entre autres, à sa motivation). 2. P résentation d u p atient - B ilan n europsychologique (janvier 2 001) Monsieur G.A. (1940), francophone, gaucher contrarié, ayant travaillé comme assistant technique dans un collège, est entré à l'hôpital de Loëx en septembre 1999 pour une rééducation suite à un AVC fronto-pariétal gauche de type hémorragique survenu en août 99. Il a été suivi en rééducation individuelle à raison de 4x par semaine. Il présente une aphasie non fluente (type Broca) avec une anarthrie résiduelle. Il est collaborant et nosognosique. Son expression orale est réduite, on relève d'importantes persévérations. La dénomination d'images est perturbée (15+/31), ainsi que la répétition de mots (13+/30). Les troubles sémantiques se sont amendés. La compréhension orale est préservée; la discrimination phonologique (sons, syllabes) est bonne; les capacités métaphonologiques sont altérées (rime, etc.). L'expression écrite est en déficit (le patient retrouve parfois tout ou partie du mot : écriture sousdictée de mots mono-syllabiques : 6+/10). La compréhension écrite est préservée. La lecture à voix haute est en déficit (Test du Montréal- Toulouse: 6+/30). Au niveau de la mémoire, on ne relève pas de troubles spécifiques. Les capacités de raisonnement sont préservées. Les praxies gestuelles et constructives sont en ordre. Les gnosies sont conservées (quelques erreurs en somatognosie). Pour les fonctions exécutives, il n'y a pas de persévérations et le patient a une bonne stratégie d'exécution. 3.1. Identification d es c omposants p réservés / d éficients Pour comprendre la clause du besoin (cf. 3.2.), il est nécessaire de différencier les composants de traitement et de stockage déficitaires et ceux intacts (ou relativement préservés). Le modèle de la figure 1 illustre l'architecture fonctionnelle présumée du traitement d'une information verbale.4 Composants p réservés : Les composants d'entrée sont bien préservés (analyse visuelle, acoustique). Monsieur G.A. peut aussi accéder à son lexique orthographique (différencier des mots et des non-mots). Le système sémantique est relativement préservé, mais l'apparition de paraphasies sémantiques laisse présupposer que la voie F d'adressage à partir du système sémantique n'est pas totalement intègre. Enfin l'accès au lexique phonologique par la voie I pour une décision lexicale orale mots/non-mots est possible. Composants d éficients : Par contre le traitement des correspondances acoustico-phonologiques (répétition de non-mots - voie J) et grapho-phonémiques (lecture à VH de non-mots - voie A) est déficient. Par ailleurs au niveau du lexique phonologique, l'accès aux représentations est perturbé : M. G.A. a un manque du mot, il ne peut définir le genre, la longueur du mot recherché, il produit des paraphasies phonémiques. Nous relevons également une altération de la mémoire tampon phonologique (le patient "perd" presque instantanément la représentation phonologique activée, la boucle phonologique ne fonctionne pas). Enfin la programmation des gestes moteurs articulatoires est encore dysfonctionnelle (par ex. entre autres: la répétition de mots avec voyelle plutôt que consonne en initiale est plus difficile) bien que les difficultés arthriques se soient amendées. 3.2. C lause d u b esoin : Il s'en suit la réflexion suivante : 1. la programmation des gestes moteurs articulatoires est un composant impliqué dans toute production orale; il n'est pas intègre, mais nous ne jugeons pas nécessaire de le travailler spécifiquement isolément, il intervient de façon naturelle dans les tâches qui impliqueront une oralisation. 2. la mémoire tampon phonologique est très déficiente, et ce composant, commun également à toute production orale, nous semble devoir être travaillé. 3. Le manque du mot est important, et le traitement de l'information phonologique nous semble devoir être travaillé en thérapie; le fait que M. G.A. bénéficie davantage de l'ébauche phonémique, d'une ébauche "dynamique" ("c'est..."), ou encore du genre du mot ("un....") peut être intégré au contenu de la thérapie; il conviendrait encore de renforcer les liens entre le système sémantique et le stock phonologique en intégrant dans les exercices des mots sémantiquement reliés. Par conséquent, deux clauses de besoin se dégagent : un premier traitement axé sur une amélioration de la mémoire tampon phonologique; un second traitement visant le manque du mot. Nous tentons dans ce qui suit de satisfaire à la première clause. 4. M éthodologie Présentation de la tâche : Il s’agit d’une tâche d'assemblage phonologique syllabes → mot : M. G.A. "fait parler" 2 codesbarres qui mémorisent chacun une des deux syllabes d'un mot de la langue (ex: bo-nnet), puis il répète le mot complet. code-barre /bo/ /nf/ ⇒ Répétition du mot "bonnet" On mesure le nombre de mots correctement répétés (Variable dépendante). (Le thérapeute note les réponses autres pour une analyse qualitative). Nombre de mots = 20 (par liste, cf. ci-dessous) bisyllabiques (CVCV) de Fréquence haute/moyenne/basse, avec équilibre sur phonème initial (par ex.: Liste A : ballon, Liste B : bonnet, Liste C : buffet) Hypothèses sur les composants travaillés : La mémoire tampon phonologique est sollicitée, au travers de la boucle phonologique qui se met en activité pour mémoriser la suite des deux syllabes. Le fait d'utiliser un mot de la langue favorise aussi l'accès au lexique phonologique. Enfin, la programmation des gestes moteurs articulatoires est travaillée. Notons que des capacités dites métaphonologiques sont peut-être requises; actuellement, l'on ne s'accorde pas sur une localisation de ces capacités dans un modèle de traitement de l'information (figure 1); la métaphonologie pourrait faire intervenir ou émerger du fonctionnement de plusieurs composants. Plan expérimental : Choix des V.I. et hypothèses relatives : 1) Une extension du travail thérapeutique : Variable indépendante → apport spécifique quantitatif : B.A.Bar vs sans B.A.Bar Liste A: items travaillés avec B.A.Bar en thérapie Liste B : items travaillés avec B.A.Bar en thérapie + hors thérapie On compare la performance à deux listes d’items dont une (Liste A) est travaillée en thérapie avec B.A.bar et l'autre (Liste B) est travaillée également hors thérapie par le patient. Si l'apport de B.A.Bar est de nature quantitative, nous faisons l’hypothèse que le taux de réponses corrects sur la liste B en post-thérapie sera plus élevé que sur la liste A (Variable dépendante: taux de réponses correctes). 2) La mesure d'une généralisation : Liste C : items testés avec B.A.Bar, non travaillés en thérapie (testés avant et après la thérapie) + une autre mesure de la mémoire tampon : empan de chiffres (avec désignation écrite) L'hypothèse est la suivante : si la thérapie a permis de restaurer le fonctionnement de la boucle phonologique, l'effet bénéfique devrait être généralisable à des items non travaillés (Liste C); ainsi les résultats devraient être meilleurs en post-thérapie qu'en pré-thérapie (Variable dépendante: taux de réponses correctes) Cet effet bénéfique pourrait aussi apparaître dans une autre tâche mettant en jeu la mémoire tampon: l'empan de chiffres, soit la capacités à répéter (ici désigner par écrit) un nombre grandissant de chiffres (Variable dépendante: la série de chiffres qui aura été rappelée correctement). 3) La mesure d'un composant non travaillé : Nous observons dans quelle mesure la thérapie a pu avoir des conséquences dans une tâche impliquant d'autres composants qui eux non pas été travaillés. Nous présentons au patient en préet post-thérapie une tâche de dénomination d'image (31 items provenant du test Do80) (Variable dépendante: nombre de mots correctement dénommés). 4) Une mesure de référence sur sollicitation "habituelle" de la mémoire tampon : Liste C : même items mais en tâche de répétition simple. Nous comparons les résultats du patient dans une condition où il répète immédiatement un mot (Liste C en répétition) à celle (Liste C avec B.A.Bar) où un délai est instauré avant la répétition par la segmentation des syllabes lues avec B.A.Bar. La différence entre les deux résultats nous permet de mettre en évidence que la tâche avec B.A.Bar permet bien une mobilisation "accrue" de cette mémoire tampon. L'hypothèse est que le nombre de mots corrects répétés en pré-thérapie est supérieur en tâche de répétition simple par rapport à la situation avec B.A.Bar (Variable dépendante: le nombre de mot corrects répétés). Résumé du plan expérimental : Matériel Ligne de base préthérapie Thérapie Hors-thérapie Ligne de base post-thérapie Liste A B.A.Bar B.A.Bar B.A.Bar Liste B B.A.Bar B.A.Bar B.A.Bar B.A.Bar Liste C B.A.Bar B.A.Bar Liste C répétition répétition Hebb (empan) X X Do80' (déno) X X La ligne de base pré- et post-thérapie comprend deux passations des items. La thérapie est prévue sur dix séances. Chaque liste A et B est passée deux fois dans la séance. Le thérapeute "assiste" à la thérapie puisque c'est le patient qui manipule B.A.Bar et qu'il peut effectuer la tâche de façon autonome. Le thérapeute prend en note les réponses du patient et ses interventions se limitent à "c'est correct", "c'est presque ça". 5. R ésultats Nombre de mots corrects en pré- et post-thérapie 0 5 10 15 20 25 30 35 40 Liste A Liste B Liste C Pré-thérapie Post-thérapie Tableau 1 1) Une extension du travail thérapeutique : Nous observons un effet significatif de la thérapie avec B.A.Bar sur les listes A et B sur base des mesures en pré- et post-thérapie. En ce sens, nous pouvons en conclure que B.A.Bar peut être un outil thérapeutique. Par contre il n'y a pas de différence entre les listes A et B, ce qui va à l'encontre de notre hypothèse d'une extension thérapeutique avec l'outil B.A.Bar puisque nous attendions un meilleur résultat avec la liste B; l'apport quantitatif de B.A.Bar n'est donc pas vérifié. 2) La mesure d'une généralisation : Les résultats sur la liste C ne sont pas interprétables. Selon nos hypothèses, s'il y a généralisation, les résultats sont meilleurs en post-thérapie qu'en pré-thérapie. On voit sur le tableau 1 que la liste C a des résultats déjà meilleurs en pré-thérapie par rapport aux listes A et B. Nous ne nous expliquons pas cette différence, étant donné que les listes ont été construites de façon équilibrée selon différentes variables. Par ailleurs, les mesures prises en pré- et post-thérapie dans une autre tâche de mémoire ne montrent pas non plus d'amélioration : l'empan se limite à 3 chiffres, avec 38% de réponse correcte. 3) La mesure d'un composant non travaillé : Le travail entrepris avec B.A.Bar n'a pas modifié la capacité du patient à dénommer des images (Do80 : pas de différence pré- (18+/62) et post-thérapie (20+/62)). 4) Une mesure de référence sur sollicitation "habituelle" de la mémoire tampon : Le tableau 2 met en évidence le rôle de B.A.Bar qui mobilise la mémoire tampon : en effet, que ce soit en pré- ou post-thérapie, il est plus facile pour le patient de répéter simplement les mots de la liste C que de les répéter en assemblant les deux syllabes. Comparaison du nombre de réponse correcte entre répétition avec B.A.Bar et répétition simple 0 10 20 30 40 Liste A Liste B Liste C Liste Crépét. Pré-thérapie Post-thérapie Tableau 2 5) Autres résultats : Comme on le constate sur le tableau 3, les listes A et B évoluent de manière identique. Pour les deux listes, la différence la plus importante apparaît entre la 1ère séance de thérapie et les suivantes, comme si le patient avait atteint le maximum de ses possibilités après les pré-tests et la 1ère séance de thérapie. Le tableau 3 met également en évidence l'existence de fluctuations importantes aussi bien entre les séances de thérapie (quelle que soit la liste) qu'à l'intérieur même d'une séance (entre la liste A et B). Tableau 3 Enfin, l'on observe que certains mots donnent lieu à plus de réussites que d'autres (cf. tableau 4 et 5). Ce phénomène ne semble pas lié à la fréquence du mot (les mots les mieux répétés par le patient, dans la liste A ou B, se distribuent en même nombre en classe de fréquence haute, moyenne et basse). Il n'apparaît pas non plus que le lieu d'articulation du phonème initial de ces mots ait influencé la capacité du patient à les répéter (les phonèmes initiaux, /b/ /m/ /ch/ /f/ sont aussi représentés dans des mots échoués); toutefois nous constatons que les mots avec phonème initial en articulation postérieure (dorso-vélaire - /k/ /g/ et radico-uvulaire - /R/) ne font pas partie de ceux donnant lieu à des taux élevés de réussite. 6. C onclusions L'expérience entreprise avec M. G.A. nous semble confirmer la possibilité de considérer B.A.Bar comme un outil thérapeutique. Toutefois les résultats du patient qui "plafonnent" suite à environ 3 séances (pré-test + 1 séance thérapie) indiquent l'importance de comprendre ce que permet et ne permet pas l'outil. Dans notre cas, nous ne contrôlions pas par exemple le délai entre l'écoute des deux syllabes, et l'on peut imaginer que la thérapie par ordinateur avec manipulation (graduelle) du temps puisse permettre d'autres progrès thérapeutiques. Si B.A.Bar n'a pas engendré les résultats escomptés (dans une analyse quantitative), il est apparu des comportements intéressants de la part de M. G.A. (non détaillés dans ce séminaire), tels que : répéter la 2ème syllabe et tout de suite après le mot entier, répéter le mot mais transformé (paraphasie phonémique - "papo" pour "chapeau", ou verbale formelle - "salut" pour "talus").
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